Le baiser de la Femme Araignée

Adaptation d’après le livre de Manuel PUIG

L’histoire

L’histoire se passe dans une Junte d’Amérique Latine.

Valentin le révolutionnaire issu des classes bourgeoises et Molina l’homosexuel exubérant né dans les bas quartiers partagent la même cellule. Le soir Molina raconte les films qui l’ont marqué. Par l’intermédiaire de ces films Valentin et Molina s’affrontent, se découvrent et se lient.

C’est l’histoire d’une rencontre improbable, d’une fraternité essentielle entre deux hommes que tout sépare. C’est un périple au travers de labyrinthes cinématographiques, au travers du trompe-l’œil carcéral, un jeu de miroir entre réalité et fiction, où la cellule agit comme un révélateur au sens photographique. Molina l’homosexuel emprunt d’une sensibilité à l’eau de rose devient une héroïne tragique et Valentin, l’idéaliste cérébral retrouve les émotions qu’il avait sacrifié pour servir la cause.

Le Baiser de la Femme Araignée est un de ces romans qui s’imprime très fort en nous, un de ces textes essentiels que la littérature nous offre parfois.

Les personnages

Valentin : fils révolté de la bourgeoisie, étudiant en architecture passé à la clandestinité, porte-drapeau des sans-grades dont il ignore la réalité. Il lutte pour un avenir meilleur, théorise un prolétariat qui au bout du compte l’agace parce qu’il n’a pas la même culture que lui. Il est tout entier tourné vers l’avenir.

Molina : femme dans la peau d’un homme, homme enlisé dans son corps d’homme, fragile et exubérant, petit prince homosexuel. Molina raconte les films autant qu’il se raconte. Par le biais du cinéma, il fait défiler toutes les femmes qu’il aimerait être, emprunte aux héroïnes leurs destins, des femmes que leur besoin d’amour conduit à l’abîme. Homme sensuel, exubérant, jouisseur, femme à la recherche de l’homme pour qui elle se sacrifiera.

 Entre réalité et rêve, fantasme et prise de conscience

Le frottement des contraires

La cellule réunit deux personnages que tout oppose: leurs appartenances culturelles, leurs aspirations, leurs systèmes de références. Molina est un transsexuel issu des milieux populaires, qui malgré sa marginalité, aspire à des valeurs bourgeoises, normatives, stéréotypées. Il porte en lui un modèle de femme traditionnelle, tout entière dévouée au mâle. Au travers des films qu’il raconte, c’est aussi le rôle, l’image de la femme qu’il déploie: une femme à la recherche d’un homme qui donnera sens à sa vie. Valentin lui est un étudiant passé à la clandestinité, un idéaliste élevé dans la bourgeoisie. La pièce met en jeu cette confrontation de classe, de valeurs, mais aussi une lutte entre les émotions et l’intellect, le féminin et le masculin. Valentin représentant la pensée, l’homme qui se veut rigoureux et cartésien, tout entier tourné vers un avenir idéal pour lequel il est prêt à sacrifier sa vie. Pour lui les émotions ne sont q’une scorie, un robinet qu’on ne peut empêcher de couler. Molina représente le féminin, il n’a d’existence que dans le sensible, c’est un jouisseur, il aime le brillant, l’apparence. Ne pouvant se réaliser dans la réalité, il fuit dans un univers fantasmé, patchwork d’idées reçues, de stéréotypes.

Un périple initiatique

Nous sommes dans un périple initiatique, le passage d’un état de conscience à un autre. Où avant de renaître, les personnages doivent traverser une sorte d’enfer symbolique. L’enfer est représenté dans le baiser par l’intoxication, la chiasse dont est victime Valentin, une purge au sens littéral et figuré. Nous sommes dans un drame initiatique, ce qui sous tend la représentation, c’est une évolution : des apparences vers les profondeurs.

La nécessité de l’autre

C’est la nécessité de la différence qui se joue ici. Cette nécessité de l’autre.

Molina représente cet autre qui nous échappe, et que nous limitons, réduisons à quelques traits grossiers. Il est cet étranger que nous empêchons de grandir en nous, par peur qu’il vienne perturber notre équilibre. En s’ouvrant à lui, Valentin s’ouvre sur lui-même, trouve sa part manquante. Mais pour incorporer l’autre dans sa vie, il doit se mettre en décalage par rapport à sa propre culture, transcender son univers de référence, de valeurs et d’idées. L’autre ici, c’est ce  trouble, cette confusion nécessaire qui nous pousse aux extrémités de nous même.

Dans le Baiser de la Femme Araignée, l’autre est d’abord celui auquel on se heurte, puis il agit comme un révélateur, un miroir paradoxal. Il est ce double qu’il est nécessaire d’incorporer à sa vie, afin d’accéder à sa vérité.

La fuite du réel

La cellule est un non espace, un lieu entre parenthèse, où les personnages ne composent plus leur vie, ne sont plus acteurs. Comme ils ne peuvent plus agir en dehors d’eux même, ils vont agir en eux même. Cet enfermement physique réel réclame un espace compensatoire, une évasion psychique.

Valentin se projette dans une révolution future, qui dépasse l’échelle de sa propre vie, il se réfugie dans un monde d’idées, refuse le sensible. Même dans sa révolte, Valentin endosse un rôle. Il ne construit pas un discours qui prend en compte sa personnalité, il s’ampute de son présent de ses émotions. Il est son propre oppresseur. A une réalité de la prison, Molina substitue une réalité fantasmatique : Il se bricole un monde d’illusion à partir de matériaux empruntés au cinéma, à des revues féminines, un monde où son désir va pouvoir se déployer.

Molina et Valentin sont d’abord prisonniers d’eux-mêmes, du discours, des apparences, des rôles sociaux, de leurs rêves.

L’espace fantasmatique

La plongée dans l’espace fantasmatique conduit à une perte de soi, la personnalité se morcelle.

Ce mode compensatoire, emmène inévitablement un effacement du sujet. Molina se déréalise, il vit par procuration, endosse des masques qui ne sont pas les siens, Les films de série B avec leur monde de lumière et de strass, véhiculent les valeurs normatives, elle est le média dont se sert la société pour mettre en place un conditionnement opérant. Molina est pris dans cette toile de lumière, il est doublement victime, victime d’une société qui le condamne, l’exclue, mais aussi victime des rêves qu’il emprunte à cette même société.

De la perte de soi à l’élargissement de la conscience

Cette descente dans un monde d’illusion les éloigne dans un premier temps d’eux-mêmes mais par un procédé de ressac elle ramène les personnages à une conscience plus aiguisée du monde et d’eux même.


Le montage

Dans le montage que nous avons fait du roman nous avons intensifié cette plongée dans le fantasme. Dans un premier temps l’illusion cinématographique vient contaminer le réel, puis progressivement c’est le réel qui se dilue dans le fantasme. Le psychisme devient l’espace principal où se tisse le drame. L’individu se retourne comme un gant et nous fait apparaître ses fêlures, ses doutes. Cet éclatement des individus déstructure la trame narrative qui fonctionne par flash éclat, jeu de correspondance.

Multiplication des trames narratives, bricolage cher à Puig.

Trame narrative multiple, profusion des champs

Jeux d’accumulation, Multiplication des angles de vues, juxtaposition de matériaux narratifs hétéroclites, revues féminines, témoignages d’homosexuels, chanson sirupeuses, personnages fantômes, monologue intérieur, lettres, extrait de journaux intimes,

La trame narrative et ses excroissances


Les films : des charnières

Chaque film marque une évolution dans la forme, le jeu, le rapport.

Le premier film : la femme panthère a pour fonction de créer un terrain commun entre Molina et Valentin, Valentin écoute avec un certain détachement, par le biais des commentaires, il se positionne face à Molina. Le film agit comme un espace transitionnel. Nous utiliserons des jeux d’ombre, des mobiles, lanterne magique, pour suggérer le cinéma, une sorte de présence fantomatique.

Le second film : les zombies, agit plus comme un miroir, Valentin s’immerge dans la fiction des film, elle épouse son délire, et par correspondance fait ressurgir des éléments de son passé, d’où une plus grande présence de la musique. Pendant le film la réalité bascule, l’espace de l’illusion devient l’espace premier. Molina est proche de l’incarnation.

Le troisième film : propagande nazie, agit comme une descente en enfer, nous somme dans un cabaret grotesque, la logique est celle d’un cauchemar, la réalité c’est diluée dans la fiction, les frontières entre réalité et illusion s’effacent, la scène devient une sorte de cabaret grotesque, elle fonctionne de façon kaléidoscopique, les différents éléments du monde intérieur fonctionnent par association.

Le quatrième film : le journaliste et la chanteuse, marque la prise de conscience des personnages, des extrait de films seront projetés sur l’écran, il sera le décor dans lequel a lieu le dernier repas, la rédemption. L’espace fonctionne comme un espace entre parenthèse, Valentin parle d’une île où il est possible d’instaurer ses propres règles, la cellule est devenu un lieu métaphorique, où les conflits intérieurs ont trouvé leur résolution. Une sorte de « cène », Valentin et Molina sont attablés et il mangent, ils on renoué avec leur humanité, ils sont en empathie.

L’évolution de l’espace par glissement

Dans le Baiser de la Femme Araignée le spectateur passe d’un espace indéfini, l’obscurité dans laquelle se raconte une histoire, un film; à un espace défini et restreint: la cellule où se noue la relation ; à un espace morcelé, celui du fantasme cinématographique; à un espace ouvert et apaisé celui de la rédemption, et de la prise de conscience.

La cellule a pour propriété d’intensifier les relations. Elle agit comme un accélérateur. Elle fournit également un espace de rencontre entre deux personnages qui avaient peu de chance de se rencontrer ailleurs, tant leur milieu d’appartenance sont disparates.

Les films réunissent ces deux personnages antinomiques, ils offrent un espace commun qui rend possible la relation, c’est à travers eux que Molina et Valentin se confrontent, ils fonctionnent comme un espace tampon. Mais ils sont surtout le déclencheur, la trame même du périple initiatique.

 

Les lumières, jeu d’ombre, vidéo projection

Les lumières, la vidéo et les ombres formeront le décor principal du spectacle.

L’espace premier indéfini sera un espace fait d’obscurité, de jeu d’ombres, nous irons progressivement vers une lumière ciblée sur un espace restreint et réaliste : la cellule. Le délire de valentin, sera marqué par des projections de matières en mouvement qui casseront l’espace réaliste, introduiront de la profondeur. Le film de propagande nazie,  sera un espace ouvert. La lumière découpera des morceaux d’espace, fera apparaître des objets absents jusqu’à présent, escalier, loge.

La musique

Dans un premier temps la musique illustre les différents films, elle n’a pas de réalité propre, que celle d’amplifier le mélodramatique, de créer une illusion grotesque. Par la suite elle acquière une réalité autonome, elle dégouline sur le réel de la cellule, nous fait sortir du registre réaliste. Elle devient elle-même la trame du récit qui fonctionne par association, jeu de correspondance, elle unifie les différent matériaux narratifs.

De même les chansons sont là tout d’abord pour marquer une frontière entre la réalité et l’affabulation, le délire. Progressivement, elles s’introduisent dans le réel, viennent se superposer au parler. La frontière est devenue poreuse.

Montée en puissance

Tout les élément scénique, La musique, la lumière, la vidéo projection vont du minimal vers le maximal, pour aboutir à une dernière partie apaisée. Le jeu à l’inverse passe de l’outrance à un jeu presque désactivé.
Le jeu

Les gestes de Molina ne sont que des gestes d’emprunt, de même sa voix exprime son désir de féminité, c’est un humain décalé, décalé par rapport aux autres, décalé par rapport à lui-même.

Ce décalage  se traduit par une voix forcée, des geste exagérés, cette marginalité, cet en-dehors dans lequel se situe Molina doit être très perceptible, c’est un personnage transparent, tout est visible chez lui, son désir d’être femme, sa sensibilité exacerbé, tout cela renvoie à une fragilité du personnage.

De la même façon Valentin s’est construit une image de révolutionnaire, jusqu’à s’amputer d’une partie de lui-même, il s’est réduit à un discours troué et simpliste, il n’a aucune nuance.

Dans un premier temps, la violence qu’il exerce sur Molina est le seul élément qui nous donne à entendre ses fêlures. Il est cet humain en sursis, absent de lui-même.

Au début nous fonctionnerons sur l’outrance, une exagération mélodramatique, nous habituerons le spectateur à ce registre de jeu. Progressivement nous jouerons sur des contrastes, de l’extériorité, à l’intériorité, de l’hyperbole à un jeu moins soutenu, moins tendu. L’amplitudes initiale nous permettra de créer des trous d’air, des chutes de tension. Dans la dernière partie du spectacle les personnages seront comme purgé de cette outrance, il seront comme entre parenthèse, le jeu sera alors plus minimaliste.