Le Grand déballage

« Ce  qu’il y a aussi c’est que le travail nous abrutit tellement, c’est qu’ils cherchent à, ce qu’on soit toujours des Prolos, des gars incultes qui sont là pour travailler au meilleur prix, c’est tout, le gars qui rentre si il a la télé, il s’endort devant… « 

 « Nous sommes des hommes diminués, ils veulent que ça soit comme ça : Que nous nous abrutissions complètement au boulot et que nous nous couchions sans penser. Ils nous volent tout, même notre intelligence. Aujourd’hui c’est surtout pour nos gosses qu’on se bagarre, pour qu’eux au moins puissent connaître et comprendre toutes les belles choses… « 

 » On ne peut pas Combattre sur le plan syndical, politique, si on combat pas en même temps sur le plan du développement de son intelligence, de sa personnalité… Parce que si demain on a à prendre en main la boite, faudrait qu’on puisse la prendre en mains. Le combat des capitalistes c’est de nous rendre incapables de faire ce qu’ils font eux… « 

Un périple

Pendant plusieurs mois nous avons posé nos valises à Palente, nous avons prospecté, arpenté les couloirs du passé, picoré des archives, recueilli des témoignages, amassé quelques sédiments. On a gambergé, on a essayé de recoller ensemble ces morceaux de temps, de reconstituer ce puzzle de la mémoire. Le passé a cheminé en nous, atracé des chemins, des personnages sont venus nous hanter, on s’est laissé envahir, on s’est laissé prendre.

Une chronique populaire

Nous avons voulu redonner corps à cette mémoire populaire, sans tomber dans la nostalgie. Nous avons cherché comment le passé résonne dans notre aujourd’hui. Ce spectacle parle de lutte sans tomber dans l’agit-pro, sans asséner des vérités premières.

C’est le portrait d’un France populaire que nous avons dessiné, la France d’il y a cinquante ans, celle des grands ensemble, du plein emploi. Dans cette France là, les femmes travaillent peu et lorsqu’elles travaillent on appelle ça “un salaire d’appoint”, dans cette France la télévision est rare, les supermarchés sont absents. Une autre France, si loin si proche. L’écart est important pour le marquer nous n’avons pas utilisé un mode de jeu réaliste mais plutôt une sorte d’expressionnisme ludique.

Une forme

Le spectacle ne se déroule pas strictement de façon chronologique, mais plutôt par touches successives, il fonctionne comme une reconstitution. Au début les scènes s’articulent autours de témoignages, puis rapidement les personnages s’adressent librement aux spectateurs comme si une porte temporelle s’était ouverte entre hier et aujourd’hui. Les situations défilent, s’imbriquent les unes dans les autres, comme une suite de fondus enchaînés, d’où jaillissent des chansons. Le spectacle oscille entre cabaret burlesque et théâtre épique.

Les personnages pourraient s’apparenter aux valeureux de Cohen, aux artisans de Shakespeare, ils sont naïfs, idéalistes, d’autre fois ce sont des clowns pathétiques.

Un sens

Ce spectacle retrace une mémoire épique , mémoire de luttes. Lutte contre un système asservissant qui se veut immuable, lutte pour la dignité. Il met en jeu les mouvements qui ont contribué à des prises de conscience, conscience de soi même, conscience que chacun a un rôle à jouer, une place à prendre, un avenir à construire.

Une histoire épique
La ville c’est Besançon, cité du juste milieu, à droite la France à gauche la Suisse. Le quartier c’est Palente quartier périphérique sorti de terre il y a 50 ans. Au commencement il n’y a rien ni personne, les gens arrivent à pas lents, à Palente. Des ruraux attirés par le boulot, des citadins fuyant les quartiers insalubres; des  castors fabriquants le confort, des cathos, des cocos,  des ni l’un ni l’autre, et des deux à la fois, puis il y a des maisons, des immeubles avec des gens dedans et c’est ici que tout commence…

C’est ici que commencent ces petites histoires qui font la grande. Histoire de solidarité, de lutte, de prise de conscience.

Dans ces immeubles aux murs de papier cigarette, on se croise, on se rencontre, on se comprend.

Il n’y a rien, pas d’infrastructure, alors on s’arrange, on s’aide, on achète en commun des cocottes minutes, on s’échange des idées.  C’est autour de la paroisse qu’on se fédère.

Le curé, en ce temps là, c’est le chef d’orchestre de la vie social, c’est lui qui impulse les dynamiques: gymnastique, groupe folklorique, troupe de théâtre. Il n’y pas d’église, il n’y a pas de gymnase, il n’y pas de cinéma, on va les construire, on organise des kermesses pour récolter des fonds, on se cotise.

A côté se développent des mouvements d’éducation populaire, les soirées lecture, les soirées civiques dans les appartements, les expositions de reproduction de peinture, les ouvriers découvrent Picasso, Gauguin…

C’est la France des 30 glorieuses,  la France populaire.

De l’autre côté de cette France aux couleurs pastelles des photos de famille, il y a la France des cadences infernales, du travail à la chaîne.

La  population masculine alimente les usines du coin, Rhodiaceta, Michler, les femmes fournissent une main d’œuvre à bon marché pour Lip et la Yema…

A Rhodiaceta on paie un peu mieux que dans les autres entreprises, sous forme de primes de toutes sortes, on recrute une main d’œuvre qui n’a pas besoin d’être qualifiée. Ici les ouvriers des 4/8 dorment une nuit sur deux et se reposent un dimanche sur quatre, l’homme vient nourrir une machine qui enroule des km de fils, il travaille 8h debout dans des ateliers sans fenêtres, sans aération, ils ont ½ heure d’arrêt casse-croûte, c’est la machine qui décide à quelle heure l’ouvrier a faim. Et puis il y a la dictature des petits chefs.

L’usine est comme une marmite, la pression devient trop forte, les ouvriers de la Rhodia débrayent et occupent l’usine.

Ils revendiquent leurs droits, leur droit à la dignité, leur droit à l’intelligence, à la culture:

Pendant un mois le CCPPO animera la grève, projections de films, lectures de poèmes. Pendant un mois la Rhodia se sera muée en centre culturel. Les ouvriers en gréve s’ouvrent à la culture, il debattent.

Ils comprennent que la justice pourrait exister et que la fraternité est un combat. Ils se découvrent au centre de l’histoire. Ils se sentent non pas libres mais responsables et fiers de l’être. Ils donnent un nouveau souffle et créent un style nouveau.

C’est sans doute la première fois dans les mouvements grévistes que 1500 travailleurs assemblés devant une usine pour décider de la suite à donner au mouvement écoutent un poème dit au micro par un militant ouvrier.

Des artistes et des intellectuels s’associent à leur lutte, Chris Marker vient filmer la grève et leur donnent des caméras, les ouvriers ont maintenant un outil le cinéma et ils vont pouvoir se faire entendre, ils vont pouvoir se dire.

En 73 c’est la grève de LIP, les ouvriers vont se saisir de leur instrument de travail et ce sera le fameux “on travaille, on vend, on se paie”, la lutte deviendra un formidable creuset d’intelligence, de prise de conscience.

C’est l’histoire de ces prises de consciences successives, de ces luttes et de ces engagements que nous avons retracé, ce passé où l’avenir était à inventer, l’idéal à porté de main. Dans ce petit quartier périphérique comme à d’autres endroits en France, chacun se sentait acteur d’un monde à naître, un monde plus humain.Ce spectacle est à la fois le miroir d’une époque, et la chronique d’expériences uniques : les grèves de la Rhodia et leur dimension culturelle, le conflit des LIP, un début d’autogestion

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