Les vieux

L’état de vieillesse est peu désiré, comme la mort qu’on voudrait repousser sans cesse. Beaucoup de vieux sont à l’écart de la vie sociale, professionnelle, et familiale, comme s’ils n’avaient plus rien à apporter.
Pourtant, leur désir de transmettre peut être très fort ; et notre soif de mémoire nous presse.

Comment et pourquoi les mémoires se reconstruisent- elles ?
Elles sont mouvantes, fragiles, collectives et personnelles.
Vers qui vont-elles ? Que cherchent-elles ?

«Les Vieux » a été inspiré par des rencontres avec des personnes âgées et des jeunes qui ont été organisées en collaboration avec la CMCAS d’Annecy, L’Union des Mutuelles de France, la Résidence des Pervenches de Cran-Gevrier, l’Association Passage, l’Association Alzheimer.

Ce texte répond à une volonté de regarder et faire voir la vie et la vieillesse autrement, de se servir du théâtre pour interroger la société d’aujourd’hui.

Il s’agit de mettre en jeu, et en question, le besoin, et le manque qu’il y a d’être ensemble, avec un autre, d’un autre âge.

Ils sont quatre. Ils se cherchent, se rejettent, se désirent et se donnent dans un espace circulaire ; celui de la mémoire et de la dépendance mutuelle.

Il y a ULYSSE, il est jeune et paumé, il cherche une famille.
Il y a LUCIEN, il est vieux, il a fait la guerre d’Algérie, il refuse la condescendance et le remord.
Il y a CELIA, elle est jeune, elle le sera toujours, pour elle, « il n’y a pas de passé, que des bébés ».
Il y a SARAH, elle est vieille, elle perd la tête, elle a connu la déportation.

Mémoire et oubli se chahutent.

Mémoire, identité, comportement sont intimement liés.

Mais, dans le fond, la pièce parle du désir de l’autre, en l’occurrence d’un autre d’un autre âge. Comme dans toute rencontre, dans toute relation, il y a des décalages entre les attentes de chacun.
Comme pour une ronde amoureuse, l’autre, désiré ou repoussé, révèle un vide, un manque.

Passé et présent, mémoire et oubli, se répondent, font échos. Pour les VIEUX : Comment vivre son passé aujourd’hui ? Pour les JEUNES : Comment vivre aujourd’hui sans  passé ?
Le style est volontairement débridé, les situations cocasses, loufoques. L’écriture est rythmée : alexandrins, vers de 8, 6 ou 4 pieds.

L’écriture est baroque : rimes, assonances.

Au-delà de l’histoire de ces 4 personnages, la pièce est une métaphore sur la transmission de la mémoire.
La pièce traite de rapports d’interdépendance entre générations, rapports qui évoluent au fur et à mesure que la mémoire se livre. Attraction, répulsion, absence de distanciation forment les relations entre les personnages.

Sarah transmet son histoire à Célia, histoire de déportation, de mort et d’absences. Elle se dépouille elle transmet cette mémoire pour mieux l’oublier ensuite.

Célia qui éprouve une certaine répulsion pour Sarah et pour les vieux en générale devient la gardienne, malgré elle de cette mémoire. Sarah exerce alors sur elle une forme de fascination morbide. Une relation passionnée naît entre les deux femmes, elle oscille sans arrêt entre l’attraction et la répulsion. Célia acquiert cette capacité à s’identifier à Sarah jeune et finit par porté, presque charnellement une mémoire collective des camps de concentration.

Ulysse, lui, a besoin d’ancrage, d’une histoire, d’une famille afin de pouvoir construire sa vie. Il voit Lucien, le secoure et s’accroche à lui comme à une bouée de sauvetage ou comme un poux, tout dépend du point de vu. Lucien voit en lui un moyen de laisser une trace à travers les générations, un moyen d’évacuer ses regrets. Il a torturé, exécuter des hommes durant la guerre d’Algérie, et bien qu’il dise le contraire, il est habité par le remord. Son histoire, Ulysse n’en veut pas, ne voudrait jamais l’avoir entendu. Cette transmission, au contraire de Sarah et Célia provoque en lui, une forme de rejet et de dégoût.

Le jeu des comédiens doit refléter ses rapports d’attraction répulsion. A des moments nous sommes dans la tête des personnages, comme si nous entendions leur pensées les plus intimes. A d’autres, il s’adressent directement aux spectateurs, pour finir par se parler entre eux. Ils disposent donc de trois formes d’adresses. Parfois aussi, il fonctionnent comme des automates, comme s’ils agissaient bien malgré eux. Forme de jeu complexe qui nourrira les personnages de la pièce.

Le décor : Forme circulaire, sorte de kiosque à musique, tournant en son centre. Cette tournette sera actionnée par un vélo. Il faudra qu’un comédien pédale pour en faire tourner un autre. La forme circulaire peut faire penser aux théâtres antiques, lieux de représentations des tragédies. C’est aussi des idées qui tournent en rond, comme des leitmotivs, comme quelque chose qu’on a besoin de se répéter sans cesse, pour le mettre à distance. On peut y voir aussi un tourne disque, une boîte à musique. Les jeunes pédalent pour faire tourner les vieux. Les jeunes travaillent pour les vieux, doivent fournir un effort pour leur insuffler la vie. Ulysse pédale avec entrain, sans que ça lui coûte, au contraire de Célia. Il est prêt à fournir l’effort nécessaire pour que la relation existe.

Texte : Raphaël Simonet
Mise en scène : Fabien Thomas
Avec : Sébastien DEC, Paul DESCOMBES, Akhmatova SAMUELS, Natalia WOLKOWINSKI
Scénographie : Christophe Boisson
Costumes : Bruno Jouvet & Dominique Gauchet
Lumières et son : Didier Boisson