CDN nous voilà


Voici notre lettre de motivation, envoyée aux collectivités et au   ministère.
Ils n’ont pas voulu de nous
et on se demande toujours pourquoi :

 

 

Bien vénéré directeur général de la création artistique,
Pour sûr, nous sommes motivés afin de prendre la direction du Centre Dramatique National de Besançon.
Nous, ce sont 3 personnes issues de la compagnie Gravitation située à Besançon, à droite de la France, à gauche de la Suisse.
Pour certains, notre candidature apparait comme un gag, bon ou mauvais, mais beaucoup se surprennent à rêver qu’aujourd’hui, en France, une telle excentricité est encore possible.
De notre point de vue, la décentralisation culturelle n’a pas porté les fruits escomptés, du moins dans ses missions de service public. Il y a une vraie difficulté à innover, tant dans les œuvres produites que dans la recherche de nouveaux publics. Une forme de course à l’excellence dont les contours restent flous a maintenu de nombreux artistes dans un entre soi qui a abouti à la création d’un public d’habitués peu enclin à critiquer une institution qui leur est spécialement dédiée.
Ce public, issu de la classe moyenne et votant à gauche pour la plupart suffit amplement à remplir les salles. Le centre dramatique de Besançon permet d’accueillir 360 personnes. Qu’en est-il du reste de la population non habituée à nos institutions culturelles ?
La création artistique, si elle se contente des lieux qui lui sont dédiés, occulte la majeure partie de la population. Dasté, à Saint-Etienne allait jouer les grandes œuvres à la sortie des mines, les précurseurs de la décentralisation allaient dans les campagnes… la plupart de nos directeurs de CDN, eux, s’enferment dans leur citadelle, élaborent des plans de carrière, rêvent d’une reconnaissance toute parisienne…
Nous n’invoquons pas ici une époque bénie où tout allait pour le mieux dans le meilleur des mondes et ne prônons pas un retour à des initiatives qui marchaient à l’époque.
La France a changé, avec l’effondrement, notamment de la classe ouvrière, la généralisation du travail intérimaire, le chômage galopant… Les trente glorieuses sont loin derrière nous. Mais la France, vénéré directeur général de la création artistique, a une légère tendance à se reposer sur ses acquis, alors que ces mêmes acquis sont chaque jour remis en question entrainant nos élites à adopter une posture défensive, de repli sur soi. La France pays des droits de l’homme, la France « on n’a pas de pétrole mais on a des idées », la France de la nouvelle vague, la France et ses révolutions, la France et le pays de la bonne chère… Aujourd’hui, la France est l’un des plus gros pays consommateur d’anxiolytiques au monde.
Nota Bene : Il faut imaginer ce dernier paragraphe lu avec la grandiloquence qui lui convient, au risque de passer pour des donneurs de leçon prétentieux.
Bref, nous pensons qu’il faut innover, « le changement, c’est maintenant », et nous pourrions y contribuer à notre petit niveau.
Ceci étant dit, il semblerait approprié d’évoquer ici nos forces… et nos faiblesses.
Tout d’abord, nous ne sommes pas dans le sérail parisien. Nous ne sommes pas membre du SYNDEAC et ne visons pas un théâtre plus grand ou plus prestigieux que le CdN de Besançon, l’un des plus petits de France, soit dit en passant. Qualité ou faiblesse, à vous de choisir. Nous nourrissons des ambitions liées à un territoire que nous connaissons bien, liées à de réelles problématiques de démocratisation culturelle. La circulation des œuvres auprès d’un public peu habitué à nos pratiques culturelles nous tient à cœur. Ce travail, nous le menons depuis plus de 15 ans déjà, dans la mesure de nos moyens, avec de petites et de grandes victoires, avec nos échecs aussi. Nous cherchons toujours à « rater mieux ». De ce fait, nous commettons rarement deux fois les mêmes erreurs.
Nous croyons à l’énergie collective et pensons que deux têtes valent mieux qu’une, alors imaginez ce que nous pourrions faire avec trois. De ce fait nous sommes toujours tournés vers l’extérieur. Nos spectacles se nourrissent de nos rencontres quel que soit le milieu des personnes rencontrées.
Etant de Besançon, nous connaissons bien le territoire et ses problématiques. Très souvent, on nous brandit le risque, voir le danger du régionalisme. A ceci, nous répondons qu’il y a des énergies dans notre région, des compétences, des personnes de grand talent. Nous prenons à notre compte les fondements si chers aux écologistes et n’hésitons pas à parler de circuits courts, de théâtre bio, voir décroissant. Cette préférence régionale ne nous empêcherait pas cependant de lorgner vers d’autres régions, tout en nous abstenant de jouer le jeu du « tu me prends dans ton théâtre et je te prends dans le mien ».
Nous pratiquons un théâtre tout terrain, adaptable à toute structure d’accueil, équipée ou non. Nous sommes à la jonction du théâtre de rue et du théâtre de salles. Cette forme de polyvalence nous permettrait d’aller à la recherche des publics en variant les lieux de représentations.
Nous n’avons rien d’enfants gâtés de la culture. Notre économie est à cent mille lieux de celle d’un CDN. Nous pensons donc que nous pourrions, en nous adjoignant d’autres artistes multiplier les créations afin de mieux irriguer le territoire aussi bien dans les murs que hors les murs.

Voilà, la liste pourrait s’allonger encore mais nous nous arrêterons là, de peur de vous lasser.
Dans l’attente de vos nouvelles, nous vous prions d’agréer, vénéré directeur général de la création artistique, nos soumises salutations.